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Décryptage - Ebola : trois regards pour comprendre une épidémie qui dépasse la seule urgence sanitaire

Trois spécialistes croisent leurs regards pour décrypter la situation.

Mobilisation de 100 jeunes à Beni autour de la prévention et de la sensibilisation sur le virus Ebola. Crédit : INSP.

Alors que la République démocratique du Congo (RDC) fait face à sa 17e épidémie d’Ebola, causée cette fois par le virus Bundibugyo, la réponse sanitaire se heurte à des enjeux qui dépassent largement la maîtrise de la transmission. Faiblesse des infrastructures, insécurité, méfiance, stigmatisation, accès limité aux services essentiels : cette crise rappelle combien les dimensions sociales, environnementales et politiques sont indissociables de la réponse épidémiologique. 

Au 5 septembre 2026, la RDC comptait 6 604 cas confirmés et 3 175 décès, pour un taux de létalité de 48,1 %. (Source : Institut National de Santé Publique, RDC). L’Ituri demeure le principal foyer de l’épidémie, qui touche désormais plusieurs provinces du pays (Ituri, Bas-Uélé, Haut-Uélé, Nord-Kivu, Sud-Kivu et Tshopo). Face à son évolution, les autorités congolaises et leurs partenaires ont récemment adopté un plan multisectoriel révisé afin de renforcer notamment la surveillance, la recherche des contacts, la prise en charge, l’engagement communautaire et la communication des risques.

Pour mieux comprendre ce que cette épidémie révèle, trois spécialistes proposent des lectures complémentaires de la crise.

Dieudonné Mwamba

Dieudonné Mwamba, directeur général de l’Institut national de santé publique (INSP) de la RDC et doctorant à l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM)

Karina Dubois-Nguyen

Karina Dubois-Nguyen, directrice de l'Unité de santé internationale, Université de Montréal

Mylène Ratelle

Mylène Ratelle, professeure à l’ESPUM ayant participé à la riposte sur le terrain en Ituri avec Médecins Sans Frontières

Une épidémie qui se joue aussi loin des centres de traitement

Pour Dieudonné Mwamba, l’ampleur de l’épidémie met notamment en évidence les difficultés de surveillance et de détection précoce. Dans certaines zones, l’insécurité armée complique l’identification des cas et le suivi des contacts. La surveillance communautaire reste également insuffisante, alors même qu’elle constitue un maillon essentiel pour repérer rapidement les personnes symptomatiques et interrompre les chaînes de transmission.

Sur le terrain, Mylène Ratelle a pour sa part constaté le décalage qui peut exister entre les recommandations de santé publique et la possibilité réelle de les appliquer.

Éviter les contacts avec une personne symptomatique ou se laver régulièrement les mains peuvent apparaître comme des mesures relativement simples. Mais que signifient-elles lorsque l’accès à une eau salubre, au savon ou au gel désinfectant est limité? Lorsque les transports sont rares ou surchargés? Lorsque les établissements de santé manquent de personnel, d’équipements de protection, de capacités d’isolement ou de transport médical?

Affiche de prévention. Crédit : INSP, RDC.

Son expérience rappelle ainsi que la vulnérabilité face à Ebola ne peut être expliquée uniquement par des facteurs épidémiologiques, sociaux ou culturels. Les conditions environnementales, matérielles et infrastructurelles déterminent aussi la capacité d’une population à se protéger.

 

La confiance, condition indispensable de la riposte

Les épidémies précédentes ont laissé des traces. Mylène Ratelle rappelle que certaines mesures coercitives utilisées par le passé — notamment autour du transport, de l’isolement des personnes malades ou de la possibilité de maintenir un contact avec leurs proches — ont parfois été déployées sans suffisamment tenir compte des valeurs, des normes sociales et des pratiques culturelles des communautés concernées.

La riposte actuelle doit donc composer avec la peur de la maladie, mais également avec une méfiance déjà présente envers certaines organisations médicales et autorités sanitaires. Il ne suffit plus de proposer une intervention médicalement efficace : il faut également qu’elle soit comprise, acceptable et réalisable dans le contexte où elle est mise en œuvre.

Dieudonné Mwamba observe chez les équipes que la fatigue et l’usure psychologique s’accumulent. Dans les communautés, la peur et la stigmatisation peuvent alimenter les résistances et fragiliser l’adhésion au traçage des contacts, à l’isolement ou encore aux pratiques d’inhumation sécurisées.

La stigmatisation constitue notamment un frein majeur à la détection et à la prise en charge. La crainte de voir un diagnostic circuler dans toute une communauté peut inciter certaines personnes ou familles à dissimuler une situation.

"Si on découvre que telle fille de tel quartier a été testée positive d'Ebola, à la minute où le résultat sort, tout le quartier est au courant... Notre fille sera encore mariée par qui ?" Un membre d’un groupe de discussion sur la stigmatisation.

 

Derrière l’épidémie, des systèmes de santé déjà sous pression

Karina Dubois-Nguyen invite justement à voir au-delà de la prise en charge de la maladie. Une épidémie d’une telle ampleur ne touche pas uniquement les personnes atteintes d’Ebola : elle exerce une pression sur l’ensemble du système de santé et peut accroître des vulnérabilités déjà présentes.

Une part importante des ressources humaines, financières et matérielles doit être redirigée vers la riposte. En parallèle, la fréquentation des structures de santé peut diminuer par crainte de la contamination, tandis que du personnel peut devenir moins disponible. Les conséquences dépassent alors Ébola : vaccination des enfants retardée, suivis prénatals et postnatals interrompus, difficultés d’approvisionnement ou encore augmentation des prix.

Cette situation met également en évidence le rôle de la coopération internationale. Pour Karina Dubois-Nguyen, l’ampleur des ressources nécessaires implique une mobilisation qui dépasse les capacités d’un seul pays, particulièrement dans des territoires difficiles d’accès ou touchés par des crises humanitaires et sécuritaires.

Mais cette coopération ne peut se substituer aux structures nationales. Elle doit au contraire renforcer leur leadership et s’inscrire dans des mécanismes de coordination pilotés à partir des expertises existantes dans le pays. En RDC, la réponse est dirigée par les autorités nationales et locales, notamment l’INSP. Les partenaires internationaux peuvent contribuer à mobiliser les ressources, les équipements, les expertises et les capacités logistiques nécessaires, tout en s’appuyant sur les organisations humanitaires ou communautaires déjà présentes auprès des populations.

 

De la réponse pour les communautés à la réponse avec les communautés

Les expériences accumulées au fil des épidémies ont aussi fait évoluer les approches.

Selon Dieudonné Mwamba, les modèles essentiellement descendants ont montré leurs limites. Les réponses les plus efficaces sont celles dans lesquelles l’engagement communautaire intervient tôt et de manière substantielle : les populations ne sont alors plus simplement destinataires des mesures de santé publique, mais participent à leur conception et à leur mise en œuvre. Une évolution qui peut profondément modifier l’appropriation des interventions.

"Quand on participe déjà à l’action ensemble, l’appropriation vient facilement." Un jeune ayant participé à un groupe de discussion.

Cette participation doit aussi inclure la diversité des groupes qui composent les communautés : femmes, jeunes, leaders communautaires et autres réseaux locaux. Elle permet de mieux comprendre les résistances, d’adapter les interventions et de renforcer leur légitimité.

 

Tirer les leçons de la crise pour mieux préparer les prochaines

La recherche joue ici un rôle déterminant. Pour Dieudonné Mwamba, il reste notamment à mieux comprendre les mécanismes psychosociaux qui influencent l’adhésion aux interventions, à renforcer la surveillance communautaire dans une perspective "Une seule santé" et à développer des indicateurs permettant d’évaluer réellement la qualité de l’engagement communautaire.

"Il faut impliquer toutes les couches sociales, en associant leurs leaders à l'exécution de l'action et cela couche sociale par couche (femme, jeune, groupe de pression, mutualité, etc.)." Un leader communautaire, sur la conception communautaire de l'approche Une seule santé.

Mylène Ratelle souligne quant à elle la nécessité d’affiner les cadres de gestion du risque pour mieux intégrer l’acceptabilité sociale des mesures. Elle invite également à regarder en amont de l’épidémie : interactions entre les populations humaines et la faune, transformation des milieux, exploitation des ressources naturelles, accès à l’eau et aux services essentiels. Autant de facteurs qui peuvent influencer l’émergence, la transmission et les capacités de prévention.

Cette épidémie rappelle finalement qu’une riposte ne se résume ni à la surveillance épidémiologique, ni aux centres de traitement, ni aux mesures barrières. Elle repose sur des systèmes de santé capables de continuer à fonctionner, des mécanismes de coordination multisectoriels ascendants et descendants, des communautés réellement associées aux décisions, des interventions adaptées aux réalités locales et une coopération internationale qui appuie plutôt qu’elle ne remplace les capacités nationales.

Pour Mylène Ratelle, l’expérience du terrain invite également le milieu universitaire à questionner ses propres pratiques. Confronter les connaissances scientifiques aux réalités vécues permet de mieux comprendre les contraintes auxquelles font face les équipes et les populations et, ultimement, de produire une recherche plus pertinente et davantage capable de soutenir la prise de décision en contexte de crise sanitaire.